L’ÉDUCATION D’UN MINISTRE. COLBERT ET SEIGNELAY (1672-1673)

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À l'époque moderne, le métier de secrétaire, progressivement installé dans le paysage des hommes d'écriture à la fin du Moyen Âge, ne s'apprenait pas dans des écoles, à l'université ni même au contact des organes institutionnels anciens qu'étaient les chancelleries ou les tribunaux. Lorsque certains secrétaires accédèrent au milieu du XVIe siècle à des responsabilités ministérielles avec le titre de secrétaires d'État, leurs éminentes responsabilités n'appelaient aucune formation particulière. À l'image des milieux marchands, leur savoir continuait de se forger « sur le tas », par ce qu'on ne nommait pas encore des stages, auprès de professionnels de l'écriture, le plus souvent auprès d'un parent secrétaire lui-même. Peu à peu, comme d'autres serviteurs de l'État, ils profitèrent, dans une première étape de leur formation, de la multiplication des collèges jésuites qui dispensaient une éducation aux humanités. Puis ils poursuivaient leur apprentissage dans divers bureaux d'une administration qui ne cessait de croître et où circulaient de plus en plus des formulaires manuscrits contenant modèles d'actes et protocoles épistolaires officiels. La constitution de bibliothèques par les pères, oncles ou grands-pères des futurs secrétaires d'État facilitait en outre l'accès aux archives de l'action ministérielle de l'époque récente (correspondances, mémoires, instructions, etc.), sous forme d'originaux ou de copies.

Jean-Baptiste Colbert est le produit de cette formation aux identités multiples. Sa culture emprunte moins à une ambiance marchande, réelle dans la famille, qu'à un parcours composite original et fort complet pour son temps. Il étudia d'abord chez les jésuites de Reims, une scolarité peu remarquable et tôt interrompue, dont il garda probablement une orthographe très correcte. Il fréquenta ensuite de bonne heure les écritoires de marchands lyonnais, les études de notaires parisiens et surtout les bureaux de l'administration royale où il perfectionna son style administratif, simple et direct, qu'il mit d'abord au service de Mazarin dont il fut l'intendant impitoyable. Pour son fils, né en 1651 et prénommé comme lui Jean-Baptiste, bientôt fait marquis de Seignelay en 1668, Colbert eut toutes les attentions et reproduisit en partie le modèle qui avait été le sien en y ajoutant sa touche personnelle. Il le confia d'abord aux jésuites du collège de Clermont (actuel lycée Louis-le-Grand) et lui adjoignit comme tuteur le Père Bouhours, ni poète ni savant, mais expert en description géographique. Lorsque Seignelay soutint en 1668 ses thèses en philosophie, imprimées sur une affiche toute à la gloire du roi, l'événement fut un rendez-vous mondain qui fit se déplacer toute la cour à Paris, laissant Louis XIV seul à Saint-Germain.

Soucieux d'offrir à son fils l'expérience internationale qu'il ne possédait pas et dont il pressentait cependant l'importance dans un contexte de compétition économique européenne qu'il entretenait lui-même avec force, Colbert incita Seignelay, accompagné du poète Isarn en qualité de gouverneur, à effectuer des voyages dans différents pays du continent comme l'Allemagne ou l'Angleterre pour y découvrir tout ce qui était moderne et innovant. Le grand tour qu'il effectua en 1671 en Italie est ainsi un véritable trompe-l'oeil : Colbert ne l'y envoyait pas tant pour y contempler les témoignages de l'Antiquité que pour y observer les structures gouvernementales, l'architecture moderne ou les entreprises de construction navale comme l'Arsenal de Venise, et il exigea de lui la rédaction d'un mémoire de synthèse à son retour.

L'éducation de Seignelay n'était toutefois pas achevée et Colbert se chargea lui-même de préparer son fils à servir le roi de France à travers une correspondance constante et serrée, entretenue à l'occasion de missions qu'il lui confiait dans ses domaines ministériels qu'étaient les finances et surtout la Marine. Chez Colbert, en effet, le ministre n'est jamais loin de l'éducateur. En morigénant son fils de vingt et un ans comme un enfant, en s'attachant à le reprendre sur sa façon de travailler et d'écrire, Colbert poursuivait un but qui dépassait l'instruction d'un bon secrétaire. D'abord, Colbert lui enseignait comment créer, utiliser et contrôler un système d'information d'État qui asseyait sa propre puissance ministérielle. Colbert voyait en effet l'État comme un ensemble de listes et de documents collectés par des agents pour former l'outil de gouvernement le plus efficace. Il fétichisait le document écrit au plus haut point : il pensait par écrit et agissait par écrit. Ensuite, il s'agissait pour lui d'établir et de consolider le pouvoir qu'il avait acquis auprès du souverain en installant un autre lui-même comme un successeur évident dans des charges qu'il détenait. En lui inculquant les méthodes des bureaux, Colbert apprenait à Seignelay à servir le roi, monarque absolu, et le préparait ainsi à maîtriser les jeux de la société politique de son temps.

Et de fait, Seignelay fut probablement le ministre de Louis XIV qui reçut l'éducation la plus complète et la plus aboutie. L'ambassadeur du Grand Électeur de Brandebourg, Ézéchiel Spanheim, disait à son propos : « On n'avait rien oublié, par les soins de feu M. Colbert, pour le cultiver, pour lui donner toutes les lumières qui pouvaient le former et l'instruire pour remplir dignement les postes où il était destiné. » Et de fait, en 1683, il succéda à son père au puissant poste de secrétaire d'État de la Marine, avec autorité sur les colonies et les consuls. Devenir ministre par la faveur familiale n'avait pourtant rien d'une sinécure et d'un parcours évident : Louvois, qui avait associé son fils Courtanvaux en survivance à sa charge de secrétaire d'État de la Guerre dès 1661, ne l'avait-il pas fait démissionner en 1685, convaincu de son incapacité à lui succéder ? Seignelay, en revanche, soutint avec compétence et rigueur la succession paternelle et fut un grand ministre de la Marine. Seule sa mort prématurée en 1690 brisa nets les efforts consentis par son père pour former un serviteur moderne du Grand Siècle.

Transcription

Lettre et mémoire de Colbert à Seignelay

Pierre Clément (éd.), Lettres, instructions et mémoires de Colbert, tome III, IIe partie, Paris, 1865, p. 79-82 et 127-130

I

Colbert à Seignelay

1672, 17 avril. – Saint-Germain-en-Laye.

Mon fils,

Quoyque je ne sçache à présent en quel lieu vous écrire et que je n'aye presque point de matière, je ne laisse pas de vous écrire ce billet que j'envoye encore à Rochefort, et le duplicata à Brest. Je vous avoue que le vent qui a soufflé depuis huit jours me fait craindre que vous ne puissiez aller à Brest, d'autant que, comme vous devez de préférence à toutes choses vous rendre icy au plus tard le 25 ou le 26 de ce mois, je ne doute pas que partout où mes lettres précédentes vous auront trouvé, vous n'ayez pris la poste pour vous en venir icy.

Pour vous dire mon sentiment sur vos lettres, les mémoires que vous écrivez au roy ne sont point assez polis, c'est-à-dire que vous les faites encore en galopant, et je vois clairement, par la manière dont ils sont écrits, que vous n'avez point exécuté ce que je vous avois dit avec tant d'instance de faire, qui est de vous enfermer tous les matins une heure ou deux pour écrire tout ce que vous auriez vu le jour précédent, et le mémoire de tout ce que vous auriez à exécuter ce jour-là. Vos mémoires sont confus et les matières sont meslées l'une avec l'autre ; il y a mesme des fautes dans la diction, ce qui prouve clairement ce que je vous dis.

On voit de plus aussy clairement que vous ne faites point de minutes de vos dépesches, ce qui, entre nous, est une chose honteuse et qui dénote une négligence et un défaut d'application qui ne se peut excuser ni exprimer, vu qu'il n'y en a aucun de tous ceux qui servent le roy, en quelque fonction que ce soit, qui, ayant à écrire à Sa Majesté, ne fasse une minute de sa lettre, ne la relise, ne la corrige, ne la change quelquefois d'un bout à l'autre ; et cependant, vous, qui n'avez que vingt ans, faites des lettres au roy sans minute. Il n'y a rien qui marque tant de négligence et si peu d'envie d'acquérir de l'estime dans l'esprit de son maistre. Cela fait que, sans aucune réflexion, vous mettez toutes les matières, suivant qu'elles vous viennent dans l'esprit ; et outre la précipitation, qui y paroist toujours en grand lustre, vostre paresse est telle que, encore que vous reconnoissiez des fautes grossières dans la construction, vous ne pouvez vous résoudre à les corriger [de] crainte de brouiller vostre lettre et d'estre obligé de la refaire.

Tout cela vient par le défaut d'application et pour ne point faire ce que je vous ay dit, redit et répété tant de fois, qu'il faut travailler tous les matins deux heures; vous devez vous le tenir pour dit. Il est impossible que, dans la suite du temps, vous ne vous ruiniez tant que vous n'exécuterez point ce que je vous ay dit tant de fois sur cela. Outre ce travail du matin, dans lequel vous devez faire réflexion sur tout ce que vous avez vu la veille et sur tout ce que vous avez à faire le jour, et mettre le tout par écrit, il faut encore que vous vous enfermiez toutes les fois que vous avez à écrire au roy, et que vous fassiez vos lettres avec réflexion et application, que vous en fassiez des minutes, que vous preniez garde de bien diviser les matières et de les coucher par écrit dans l'ordre qu'elles se font, de ne les point confondre, prendre garde à la diction et à la construction, et enfin que cela soit clairement intelligible.

Tant que vous résisterez à suivre en cela les conseils que je vous donne et que vous me donnez la peine de répéter tant de fois, il est absolument impossible que vous puissiez réussir à faire ma charge, et au lieu d'augmenter en estime dans l'esprit du roy, vous diminuerez tous les jours.

Je ne puis faire davantage. Quoyque je vous croye à présent partv, je ne puis m'empescher de vous écrire fort amplement sur cette matière, qui me tient extraordinairement au cœur.

[…]

II

Mémoire de Colbert à Seignelay

1673, 24 août. – Paris.

[…]

Je vous déclare, mon fils, que si vous ne changez cette conduite et que vous ne vous appliquiez davantage pour vous former le sens et le jugement et pour vous corriger de ces fautes, qui sont trop grossières, vous ne durerez guère. C'est à vous à y prendre garde.

Je feray mieux que vous, et je vous enverray, par le premier ordinaire, copie des ordres que j'expédieray en Espagne. Voicy encore cinq heures entières que j'employe aujourd'huy à vostre instruction, sur des matières qui devroient vous faire la dernière honte.

Dans le paquet que j'ay reçu par ce courrier, j'ay trouvé la minute de l'édit concernant l'enrôlement des matelots avec l'imprimé des autres édits royaux au parlement de Provence. J'avois grande raison de demander cet édit pour le contrôler sur une minute parce que, me souvenant assez que je l'avois dressé avec grand soin, je sçavois bien qu'il y avoit peu de choses à changer. Je vous prie de bien considérer qu'il y a quatre mois entiers que ce travail devoit estre fait, et que par conséquent il y a quatre mois que vous y travaillez ; et cependant, si vous aviez eu tous vos papiers rangés ainsy que je vous l'ay dit tant de fois, il n'y avoit qu'à faire faire une copie de l'édit régnant en Provence sur une feuille de papier plié en deux, le lire, y faire les changemens que vous auriez estimé nécessaire d'y faire, qui sont fort légers, le faire mettre au net pour les quatre parlemens, le faire imprimer, l'envoyer aux commissaires que vous aviez choisis pour l'exécuter, en y ajoutant une petite instruction de ce que vous auriez estimé à propos de leur faire sçavoir qui n'eust pas esté compris dans l'édit ; et , comme il est fort ample et fort clairement expliqué, il y auroit eu très peu de choses à mettre dans ces instructions. Je vous puis assurer que, dans ces ordres, il n'y avoit pas pour un demy jour de travail, et vous en conviendrez vous mesme si vous voulez bien examiner ce que je vous dis ; mais il faut de l'ordre dans vos papiers, prendre plaisir à maintenir cet ordre et bien voir et examiner les papiers d'une matière sur laquelle vous avez à travailler. Il en est de mesme des mémoires que vous avez faits pour les désarmemens.

Il est très utile que vous les ayez faits et que vous les fassiez tous les ans ; mais vous conviendrez facilement que si vous voulez prendre soin et estre fort exact à tenir vos listes en bon estat, marquer dessus bien précisément le jour que la solde et les vivres doivent commencer, ce qui est envoyé à compte, il ne vous restera qu'à voir le temps des désarmemens et à donner l'ordre au trésorier pour remettre dans les ports les fonds nécessaires; en sorte que, si vous observiez ces ordres, ce travail ne vous tiendroit pas une heure de temps, au lieu que vous y avez peut estre passé une ou deux journées entières; et le tems inutile que vous employez à ces travaux que le défaut d'ordre et d'exactitude multiplie au centuple, vous pourriez l'employer à des choses beaucoup plus utiles pour vostre instruction.

Et comme par tout ce que vous m'envoyez je vois que vous travaillez, j'espère toujours qu'en vous servant des instructions que je vous donne pour bien diriger vostre travail, vous parviendrez enfin a vous rendre plus capable que vous n'estes de bien faire ma charge ; outre toutes les raisons que vous avez, je suis persuadé que, quand ce ne seroit que pour me soulager de l'horrible peine que vous me donnez tous les jours , vous devriez vous y appliquer davantage.

Je vois que vous négligez extraordinairement les petites expéditions du courant de ma charge, et que vous ne voulez pas mesme prendre le soin de renvoyer à M. de Chenevières le peu d'expéditions qui se présentent. Si vous ne vous corrigez de cette manière d'agir, au lieu d'attirer ceux qui naturellement doivent s'adresser à vous, vous les rebuterez tous, en sorte que vous ruinerez ma charge.

Je vous avoue, mon fils, que vous faites des fautes si grossières que j'ay honte moy mesme de vous les dire ; je souhaite que la honte de les faire vous vienne bien promptement. Surtout considérez que, quoy que je dise et quoy que je fasse, je ne puis pas vous obliger à me faire jamais une seule question. Vous déciderez toujours mal tant que vous déciderez de votre teste sans rien demander, et jamais vous n'apprendrez rien qu'à force et qu'avec un trop grand travail de ma part.

Vous n'avez point expédié et envoyé le règlement pour les estropiés.

Vostre plus grand mal vient du peu d'application que vous avez à expédier ce qui ne vous couste presque qu'à en donner l'ordre.

Pistes bibliographiques

Jean-Louis Bourgeon, Les Colbert avant Colbert. Destin d'une famille marchande, Paris, 1973.

Pierre Clément, L'Italie en 1671. Relation d'un voyage du marquis de Seignelay, suivie de lettres inédites […], Paris, 1867.

Daniel Dessert, Le royaume de Monsieur Colbert (1661-1683), Paris, 2007.

Thierry Sarmant et Mathieu Stoll, Le Grand Colbert, Paris, 2019.

Nicolas Schapira, Maîtres et secrétaires (XVIe-XVIIIe siècle). L'exercice du pouvoir dans la France d'Ancien Régime, Paris, 2020.

Jacob Soll, The information master. Jean-Baptiste Colbert's secret State intelligence system, Ann Arbor, 2009.